Arpeggione
| le projet

Les interprètes cherchent toujours à saisir l'essence même des oeuvres musicales qu'ils veulent défendre. Mais, bien-sûr, rien n'est plus difficile et plus subjectif que la lecture d'une partition, unique legs du compositeur. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l'intérêt musicologique pour les "instrument d'époques" a eu comme conséquence la réapparition de certains instruments comme "instruments vivants". Il s'agit par exemple des violes de gambes, luths ou clavecins. Parallèlement à cette renaissance, de nombreuses oeuvres oubliées ont refait surface et parmi elles, des chef-d'oeuvres.

Certaines anciennes compositions qui avaient été extrêmement populaires avaient été arrangées pour des instruments modernes et étaient restées au répertoire sous cette forme jusqu'aujourd'hui. Les sonates pour viole de gambe de Bach jouées au violoncelle ou les pièces de luth jouées à la guitare sont de bons exemples. La sonate pour arpeggione et pianoforte de Schubert (D. 821) est un autre exemple d'une oeuvre populaire d'un compositeur célèbre, qui a continué a vivre grâce au violoncelle et à l'alto. Cette sonate fut composée en novembre 1824, un an seulement après l'invention de l'arpeggione, instrument créé par J.G. Staufer, l'un des plus célèbres constructeurs de guitares du XIXe siècle (la propre guitare de Schubert était d'ailleurs signée Staufer). Schubert a dédié cette composition au guitariste Vincenz Schuster, qui ensuite devint un arpeggioniste et écrivit même une méthode qui fut publiée par Diabelli à Paris. Malheureusement, la vie de l'instrument fut courte, et Schubert semble bien être le seul compositeur connu à avoir écrit pour arpeggione. Appelé "guitare à archet" or "guitare-violoncelle" par son inventeur, l'instrument à six cordes, muni de frettes était accordé comme une guitare mais joué à la manière du violoncelle.

Pourquoi ai-je décidé de jouer de l'arpeggione? J'ai découvert bien-sûr la sonate de Schubert au cours de mes études de violoncelle. Mais entre deux éditions "Urtext" de cette sonate, il y a presque 200 différences! J'ai regardé alors dans le manuscrit pour tenter de trouver ma propre lecture, ce qui m'a fait devenir curieux du son et de la technique de jeu de l'instrument auquel cette sonate était destinée. Je me demandais par exemple quel sorte de vibrato était possible sur un instrument à frettes. Je voulais savoir également comment sonnait un accent ou un fp joués sur cordes en boyau.

J'ai alors contacté le luthier belge Benjamin La Brigue et je lui ai demandé ce qu'il pensait du projet de jouer la sonate de Schubert sur arpeggione. Il m'a confié qu'il était aussi intéressé par cet instrument et m'a donc encouragé dans ce projet. J'ai alors décidé de faire construire un arpeggione afin de jouer la sonate avec pianoforte. (Le jour où j'ai écrit à Benjamin La Brigue à propos du projet arpeggione, je me suis rendu à Bruxelles. Tandis que j'attendais le bus avec mon violoncelle, un homme a engagé la conversation avec moi. Après quelques instants, j'ai su qu'il était le luthier La Brigue, et il a appris que moi, j'étais le violoncelliste Deletaille; c'était un surprenant signe que j'ai interprété comme un bon début!)

Pendant que La Brigue faisait son travail, j'ai fait le mien. J'ai imaginé un système qui permettait de se familiariser avec le doigté de l'arpeggione (qui est le même que celui de la guitare) et pendant toute une nuit, j'ai cherché le moyen d'écrire une étude qui comprendrait tous les déplacements possibles de la main gauche mais sans répétition. J'ai trouvé que le nombre total de notes nécessaires était de 144781 mais je ne suis pas parvenu à trouver le moyen de les ordonner et de les écrire sur papier. Le lendemain, j'ai fait appel à Laurent Beeckmans, pianiste, compositeur et mathématicien, qui m'a rendu visite avec un informaticien et nous avons discuté de cela tous ensemble, à forte dose de café... Comme le travail n'était pas facile, l'Etude pour Arpeggione et trois cerveaux a pris plus d'un an pour être écrite. Cette pièce est longue de 700 pages et, d'après mes calculs, devrait durer environ 40 heures sous les doigts d'un arpeggioniste virtuose et en bonne santé!

A Noël 2001, j'ai reçu l'arpeggione que La Brigue avait construit. Le premier concert avec cet instrument a eu lieu le 17 mai 2002 à New York (Paul Hall - Juilliard School).  Depuis lors, de nombreux compositeurs se sont montrés curieux des possibilités de l'instrument ressuscité et ont décidé d'écrire pour lui. La liste complète du nouveau répertoire pour ou avec arpeggione est tenue à jour dans le chapitre "répertoire" de mon site.  

Nicolas Deletaille, avril 2005

 

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