Mode d'emploi
à l'usage des compositeurs
Notation et clefs
L'ambitus de l'arpeggione, proche de celui du violoncelle, se déploie (de mi 1 à mi 5) sur 4 octaves + harmoniques. Je propose donc l'usage des mêmes clefs que dans la cas du violoncelle (fa, ut4 et sol, notées sans transposition d'octave). La numérotation des cordes (pour préciser le doigté quand cela s'avère nécessaire) se fait en chiffres romains de haut en bas (mi I, si II, sol III ré IV la V, mi VI). La numérotation des doigts de la main gauche (doigtés) se fait en chiffes arabes.
Diapason
Cet instrument a été construit comme un instrument historique dans le but de jouer la sonate de Schubert avec le pianoforte d'époque, en diapason La=425Hz. Il ne supporte pas l'excès de pression des 6 cordes si on l'accorde dans le diapason moderne de La=440Hz. Cela implique que si le compositeur désire faire jouer l'arpeggione avec un instrument d'aujourd'hui accordé en La=440Hz (comme le piano moderne par exemple) il faut accorder l'arpeggione en La=415Hz (un quart de ton plus bas que son accord normal) et le considérer donc comme un instrument transpositeur en "si". La notation des partitions doit donc être réalisée comme toute partition pour instrument transpositeur.
Frettes mobiles
Mon instrument est doté de frettes mobiles et ce pour chaque note individuelle. Ce dispositif n'est pas d'époque mais a été apporté par le luthier La Brigue qui a construit mon instrument.
Il est donc possible non seulement d'accorder chaque note avec précision mais cela implique également la possibilité pour le compositeur d'écrire des quarts de ton (par exemple) pour une note et d'écrire cette note également dans sa hauteur normale sur une autre corde. Cependant, le dispositif des frettes mobiles étant mécanique, l'utilisation systématique du manche d'arpeggione autrement accordé est à éviter car l'usure due à l'accordage nécessitera à la longue un remplacement complet du manche de l'instrument! Aussi, une organisation complètement différente du manche limitera la possibilité de donner l'œuvre en concert car accorder la touche entre deux oeuvres du même concert est compliqué et surtout préparer le concert quotidiennement sera un casse-tête d'organisation. Par contre, cela peut se faire sans problème dans le cadre d'un projet spécifique ou d'un enregistrement.
Indications dynamiques
Le volume sonore de l'arpeggione est lui aussi à mi-chemin entre ceux de la guitare et du violoncelle. L'usage de cordes en boyau (boyau pur pour les trois cordes aiguës, semi-filé pour la corde IV et filées argent pour les cordes graves V et VI) restreint le volume et teinte le son de manière particulière (proche du violoncelle "baroque" ou de la viole de gambe).
La notation des nuances dynamiques se fera donc au choix du compositeur de manière absolue ou de manière relative, selon qu'il s'agira d'une oeuvre pour arpeggione et d'autres instruments ou pour arpeggione seul.
Limites
Les caractéristiques géographiques (relief, distance, localisation,...) ou physiques (pression, matériau,...) de l'arpeggione et du corps humain impliquent d'une part des limites absolues et d'autre part une "échelle ergonomique" qui mesure la difficulté de la réalisation.
La première responsabilité du compositeur est de respecter les limites absolues de l'instrument. Ensuite, dans le processus de composition, le compositeur devra veiller à un équilibre entre la liberté créatrice et la plus grande facilité possible sur l'échelle ergonomique. Si le compositeur veille à cela, l'interprète pourra garantir un nombre de performances publiques plus élevé puisque le temps de préparation des concerts pourra être moindre et un rendu optimal du contenu musical de l'œuvre car celui-ci ne sera pas éclipsé par des problèmes techniques.
I. Limites absolues
Les limites absolues peuvent être divisées comme suit:
A. Hauteurs
1. Ambitus
La note la plus grave de l'arpeggione est celle de la corde à vide la plus grave. Il s'agit donc du mi 1 (ou mi bémol en fonction du diapason), à moins que le compositeurs n'utilise une scordature et descende l'accord de cette corde.
La note la plus aigüe "sur la touche" est le mi 5. A partir de cette note, il n'y a plus de frettes mais on peut cependant jouer plus haut en utilisant les harmoniques. Les harmoniques naturelles sont très faciles à produire et on peut sur chaque corde jouer au moins les 20 premières. Les harmoniques artificielles dites "de quarte" sont faciles à réaliser (grâce à la frette qui coupe de manière très précise la partie vibrante de la corde) et peuvent se jouer sur toute la longueur de la touche. On atteint donc de cette manière le mi 7.
2. Doubles et triples cordes
A la différence de la guitare, chevalet et touche sont courbes afin de permettre à l'archet de jouer sur une corde à la fois sans "accrocher" les autres cordes. Si les accords possible en mode de jeu "pizzicato" sont les mêmes que dans le cas de la guitare, il n'en est pas de même dans le jeu "arco" puisqu"il est obligatoire de jouer des doubles ou triples notes sur des cordes voisines.
A partir d'accords de trois notes, il est nécessaire d'arpéger. Trois notes peuvent êtres attaquées ensemble en dynamique forte mais ne peuvent pas être pas tenues ensembles. Dans une dynamique moyenne ou faible, il faut se contenter de deux notes à la fois.
Les possibilités d'accords de deux notes sont celles à l'intérieur de l'écartement maximum d'une main humaine (entre l'index et l'auriculaire ou entre le pouce et l'annulaire). Le compositeur peut tester lui-même si un écartement est trop grand en positionnant sa propre main sur le plan grandeur nature de la touche d'arpeggione (bandelette). Le nombre de possibilités de couplage pour une note avec une deuxième note sont de cette manière limitées entre 7 et environ 20, en fonction de la zone ou se situe l'accord.
Deux exceptions très utiles:
- si l'une des deux notes peut être jouée par une "corde à vide", l'autre note peut être choisie parmi toutes les notes de la cordes voisine (si la corde à vide est la I ou la VI, ce qui donne 24 possibilités) ou des deux cordes voisines (dans les 4 autres cas, ce qui donne 48 possibilités)
Attention: pour cette exception, il faut s'assurer selon les dynamiques, le type d'attaque, etc. désirés que la qualité sonore sera de bonne qualité puisque la distance entre l'archet et le chevalet dépend de la distance entre la note jouée et le chevalet. Comme dans le cas présent la distance entre les notes jouées est très grande, la distance à régler entre l'archet et le chevalet ne pourra pas être optimale pour les deux notes.
- il peut se trouver à distance de l'écartement maximum de la main une harmonique naturelle qui permettra parfois d'obtenir un accord plus étendu.
En calculant bien son coup, on peut même imaginer un accord qui comprend une harmonique artificielle mais il faut tester soi-même pour s'assurer qu'un doigté est possible au sein des 5 doigts de la main...
3. Glissandos
Comme l'arpeggione est muni de frettes, le glissando le plus facile à jouer est constitué d'une suite rapide de demi-tons (effet qui est assez rare puisque seule la viole de gambe pourrait réaliser cela et le répertoire de la viole ne l'utilise pas. La guitare utilise cet effet -plus facilement en montant qu'en descendant d'ailleurs- mais le son s'atténue tandis que dans le cas de l'arpeggione le son peut être tenu, diminué ou amplifié à souhait). Un glissando lisse peut cependant être joué en glissant par-dessus les frettes (pression moindre du doigt de la main gauche). C'est ce même principe qui permet non seulement de glisser entre deux notes (y compris un demi-ton!) mais aussi d'adapter manuellement la justesse d'une note (y compris jouer un sixième de ton manuellement) et de réaliser un vibrato.
Ces deux sortes de glissandos sont également possibles dans le jeu en harmoniques artificielles dites "de quartes".
4. Déplacements
L'"Etude" réalisée par Nicolas Deletaille et Laurent Beeckmans montre le nombre de déplacements possibles entre deux doigts sur le manche de l'arpeggione. Si tous ces déplacements se suivent à la vitesse d'un déplacement par seconde, il faut attendre plus de 40 heures avant d'avoir épuisé toutes les possibilités et se trouver dans l'obligation de devoir répéter le même déplacement.
5. Justesse
Comme les cordes de l'arpeggione sont en boyau, elle sont sensibles à des différences de température, d'humidité, etc. qui altèrent la justesse. Certaines cordes sont fines d'autres plus grosses, les unes sont en boyau pur, les autres filées d'argent; elles réagissent donc différemment à ces changements d'humidité ou de température. Il y a donc un risque d'écrire des accords de quarte ou de quinte si on veut une justesse très pure en concert car on peut expérimenter des brusques changements d'humidité et de température au cours d'un concert.
Il ne s'agit pas d'impossibilité mais de risque plus ou moins gros qui dépendant de paramètres imprévisibles. On peut légèrement adapter la justesse d'une note mais il est plus difficile d'adapter une quarte ou une quinte.
B. Volume et dynamiques
De manière générale on peut dire que la différence sonore entre un pianissimo et un fortissimo est plus réduite que dans le cas du violoncelle. Ceci est dû au fait bien entendu que les nuances les plus fortes sont moins grandes que dans le cas du violoncelle. Ce qu'on espère d'un violoncelle quand on demande ppp, pp, p ou mf correspond aux nuances les plus naturelles à l'arpeggione.La meilleure qualité sonore pour des dynamiques fortes est possible avec des vitesses d'archet minimales de 30 centimètres par seconde. Cela implique qu'il ne faut pas espérer entendre un beau forte sur une note en un seul coup d'archet qui dure plus d'une seconde et demi (une blanche pointée au métronome à 120). Un volume moyen ou faible peut par contre durer bien plus longtemps puisque l'archet peut se jouer aussi lentement que 2 ou 3 centimètres par seconde.
C. Timbre et effets
Pizz (même technique qu'au violoncelle)Pizz main gauche (même technique qu'au violoncelle)
Il s'agit soit de pizz de corde à vide, qui peuvent se faire avec n'importe lequel des quatre doigts, soit d'un pizz d'une note jouée avec un doigt. La distance entre la localisation de la note jouée et l'endroit où le doigt attaque le pizz doit être la plus grande possible, idéalement plus de 3-4 centimètres environ, sinon le son sera mauvais et difficile à produire.
La note jouée "arco" doit donc être soit une corde à vide, soit être jouée de préférence avec le deuxième ou le troisième des quatre doigts pour laisser le premier doigt libre de jouer le pizz et le quatrième pincer la corde. Si la note jouée doit être le quatrième, le doigt qui pincera la corde doit donc être le troisième. Il est donc impossible par exemple que la note jouée arco soit obligatoirement jouée avec le premier doigt et que la note pizz soit obligatoirement pressée avec le quatrième doigt puisqu'il manquerait un doigt "plus lointain" pour pincer la corde. Le meilleur moyen d'être certain est de positionner sur la touche portable les trois localisations actives et de voir si on peut trouver un arrangement de mettre les doigts d'une manière ou d'une autre sur ces trois emplacements, en respectant les 3-4 centimètres requis.
II. Echelle ergonomique
Par exemple, je montre que les dynamiques fortes demandent une vitesse d'archet minimale de 30 centimètres par seconde mais que les dynamiques faibles descendent jusqu'au seuil de 2 à 3 centimètres par secondes. De cela il ressort que tout ce qui est lent, doux, calme, etc. donne donc le meilleur effet à l'arpeggione puisqu'on se situe loin des limites.
Effets et caractéristiques qui donnent bien ou qui sont à éviter
- les pizzicatos sont sonores et résonnent agréablement. De nombreux effets sont possibles et une grande précision dans l'attaque et dans l'articulation est possible.
- les jeux ponticello et flautando sont du meilleur effet.
- tout ce qui se jouerait "sans vibrato" au violoncelle sonne particulièrement bien à l'arpeggione. De manière générale, les sons longs, les articulations de détail dans les nuances moyennes à très douces ("trilles", "mordants", "petites notes", etc.) et les notes voisines jouées très vite fonctionnent très bien.
- les grands intervalles sont difficiles à doigter car 1) soit on doit les jouer avec "les extrémités de main", ce qui fonctionne pour deux notes, mais pour la troisième il faut déjà trouver une autre position en "extrémités de main". De note en note, cela fait beaucoup de différentes positions. 2) soit on opte pour des doigtés "par dessus une corde", et on doit alors faire face à des problèmes de production de son puisque l'archet saute dans tous les sens. Des passages rapides en "dent de scie" sont donc particulièrement inconfortables. La seule manières sûre pour un compositeur qui désire éviter des choses périlleuses est d'essayer de doigter lui-même le passage en entier (et non pas deux notes suspectes qui se suivent seulement), en tenant compte de l'archet et en essayant que la main gauche change le moins souvent possible de zone de jeu.
- la rapidité de jeu et la nuance forte sont inconfortables ensembles pour la qualité du son.